Programme 2014 : Leçon

> Paul ELUARD – CAPITALE DE LA DOULEUR

 «J'ai besoin des oiseaux pour parler à la foule »

Leçon

 

Que l'on considère l'un des premiers recueils d'Eluard, Les Animaux et leurs Hommes les Hommes et leurs Animaux (1920) ou bien son dernier Le Phénix (1951), en passant par Léda (1949), l'évidence d'un bestiaire éluardien, et plus particulièrement d'un motif récurrent de l'oiseau s'impose à nous. Pour autant, le terme de "motif" suffit-il à rendre compte de l'importance que prend l'oiseau dans Capitale de la Douleur? Dans la section "Nouveaux poèmes", un poème qui débute par ces mots "L'hiver sur la prairie apporte des souris" (p. 112-113) , évoque l'inexorable dégradation de la relation amoureuse entre le poète et son épouse, la liaison de celle-ci avec Max Ernst, la souffrance, la mésentente et les disputes, et se termine par ce vers "J'ai besoin des oiseaux pour parler à la foule". Ce dernier vers est isolé par un blanc et il prend la forme parfaite dun tétramètre isochrone qui lui donne la solennité d'une déclaration, l'importance d'une poétique et cela d'autant plus qu'il entre en écho avec un autre vers-formule, placé ailleurs dans le recueil  "Tous mes animaux sont obligatoires" (p. 58). Deux fois nous notons l'expression de la nécessité, comme nous remarquons aussi que Paul Eluard relie à l'oiseau l'acte même de la parole "pour parler", et la volonté de communication "pour parler à la foule". Dans ce poème de la page 112, celui qui énonce ce vers est un homme affaibli dont l'expression "la foule" amplifie le besoin d'épanchement, un roi découronné, un Christ aux épines, qui dans un sursaut rameute des animaux vecteurs de force "A terre, à terre tout ce qui nage! / A terre, à terre tout ce qui vole! / J'ai besoin des poissons pour porter ma couronne/ Autour de mon front". Si dans la tradition poètique ("L'Albatros" de Baudelaire, le cygne de Mallarmé), l'oiseau est souvent un double du poète, et s'il demeure possible de lire le vers sur lequel se base notre leçon comme "J'ai besoin des oiseaux pour qu'ils parlent à la foule (à ma place)" chez Eluard, il semble  plutôt présenté comme une altérité bénéfique et adjointe . Et cette nécessité du motif de l'oiseau s'ancre donc dans le contexte d'une double crise, crise conjugale ou peut-être même crise relationnelle plus générale et crise de la parole (Pensons à des titres comme "Bouche usée, "Celle qui n'a pas la parole", "Silence de l'Evangile"), le poète appelant à son secours le chant de l'oiseau. A nous de mesurer maintenant la place qu'occupe l'oiseau dans le recueil Capitale de la Douleur et comment il participe à résoudre de la crise la parole.

 

Problématique: En quoi l'oiseau, motif clé de l'énoncé poétique éluardien, conditionne-t-il également l'acte même d'énonciation?

 

Plan

1- Le raz-de-marée Oiseau
          2- Le détour par l'oiseau
          3- L'oiseau, auxiliaire lyrique

 

1- LE RAZ-DE-MAREE OISEAU

 

a- Le mot "oiseau"

 

Le besoin que Paul Eluard prétend avoir de l'oiseau se traduit logiquement par une présence lexicale très forte. Le mot "oiseau" apparaît à 33 reprises dans le recueil, laissant loin derrière lui les autres membres du bestiaire, "moutons, chats, souris, etc.".Ce premier relevé est à compléter par un second, celui qui cite des variétes particulières d'oiseau. On rencontre" l'hirondelle, "la colombe", "l'aigle", "le coq", "le hibou" , le "rapace" avec les connotations qui leur sont habituellement attachées (l'hirondelle p. 1O1 c'est le bonheur confisqué, l'aigle domine p. 67)mais Eluard favorise clairement l'hyperonyme "oiseau" qui a une valeur plus abstraite et peut plus facilement encore glisser vers le symbolisme. Quand Eluard parle des oiseaux, ce n'est pas en naturaliste, nous n'avons nulle trace concrète de détails concernant les moeurs, je dirais même la réalité de l'oiseau. Quant aux races d'oiseaux évoquées, si certaines sont un peu inquiétantes, jamails elles n'évoquent l'oiseau de mauvaise augure, l'oiseau de malheur, dans un recueil tourné pourtant vers la douleur. Notons que le mot "oiseau" est utilisé une seule fois dans un sens bien différent, celui d'"individu peu recommandable" à la page 126. Loin de constituer une faiblesse, l'omniprésence de ce terme crée une sorte de rime à l'échelle du recueil et est par là instigatrice d'unité et de poéticité.

 

b- L'expansion de l'oiseau

 

Au delà de la quarantaine d'occurences désignant l'oiseau en général ou un oiseau en particulier, il faut compter aussi sur un champ lexical intégrant des termes tels que "aile(s), plume(s), plumage, ciel, vol(s), s'envoler, roucouler, nid, coquille, empanaché" et qui accroissent eux aussi cette présence de l'oiseau. Un seul terme rare "empanaché"  dans cette énumération, l'oiseau , comme signifiant et comme signifié, étant lié à une recherche de lisibilité et d'universalité.  Eluard le rappelle dans Donner à voir, le poète doit être "enfoncé dans la vie des hommes". L'oiseau se dissimule aussi dans deux périphrases "animaux chanteurs" (p. 52) et "animal hurleur" (p. 102) qui mettent l'accent sur sa voix et son expressivité mais aussi dans tout un bestiaire aérien qui lui fait cortège et que l'on peut qualifier à l'instar de Claude Maillard-Chary de "doublets ascensionnels" "insectes, papillons, libellules, cantahrides et aussi anges". Le voisinage entre l'oiseau et l'ange nous informe sur la dimension spirituelle que peut avoir l'oiseau. Il est accès au ciel avec lequel souvent il se confond "Les vents et les oiseaux s'unissent (p. 25); L'oiseau s'est confondu avec le vent (p. 133)", c'est un médiateur avec le ciel voire l'au delà. "Il n'y a pas loin, par l'oiseau, du nuage à l'homme" (Donner à voir). L'élément qui confirme le mieux la jonction entre l'oiseau et l'ange est l'auréeole, souvent perçue  à cause de sa forme ronde comme un nid d'oiseau spiritualisé. Cette expansion de l'oiseau est aussi une expansion du réel au mythologique puisqu'affleure à plusieurs reprises dans le recueil l'image du phénix, l'oiseau qui renaît de ses cendres, "Cherche sous des cendres froides les plus petits oiseaux, ceux qui ne ferment jamais leurs ailes" et dans une moindre mesure mais avec toujours ce clivage vie et mort "Un bel oiseau léger plus vif qu'une poussière/Traîne sur un miroir un cadavre sans tête"(p. 75).

 

c- L'oiseau caractérisé

 

La caractérisation que reçoit le mot oiseau est presque toujours entièrement positive: l'oiseau est "léger" (p. 75), "grand" (p. 18 et 89), "bel" (p. 20, 52, 75, 123), il est "blanc" face aux "ténèbres" (p. 137). Parce que l'oiseau est beau, il a un pouvoir esthétisant, il embellit ce qui pourrait être laid, ainsi à la page 15, le terme "roucouler" est un euphémisme idéalisant pour décrire la réalité adultère de la relation entre Ernst et Gala. En revanche, et conforméméent à une tradition poétique établie depuis Baudelaire et Mallarmé, l'oiseau éluardien est propre à exprimer cette "négativité sublime" quand il est "roussi" (p. 82), "mélancolique" (p. 123) ou "tremblant" (p. 89).

 

T: Au terme de cette première partie, nous nous heurtons à un paradoxe. Si omniprésent soit-il, l'oiseau n'est jamais à proprement parler le sujet, le thème du poème: le poète en a "besoin" pour évoquer d'autres réalités.

 

2- LE DETOUR PAR L'OISEAU

 

a- Un comparant universel

 

L'oiseau entre, comme comparant, dans la fabrication de nombreuses métaphores. L'amour "amour rapace" (p. 103), les danseuses "L'espace sous vos pieds est de plus en plus vaste/ Merveilles, vous dansez sur les sources du ciel" (p. 17), le soleil "Soleil de proie" (p. 129), l'ombre des branchages "Sous les branches, sa tête semblait couverte de pattes d'oiseaux (p. 100), l'orgasme "Par les fentes de ton sourire s'envole un animal hurleur/ Qui ne jouit que dans les hauteurs" (p. 102), la parole "Je glisse sur le toit des vents (p. 21), tout est oiseau. ces métaphores sont toutes motivées et attribuent aux différents comparés des traits de l'oiseau: l'élévation, la prédation, le cri, la délicatesse.  "La différence de potentiel" entre comparé et comparant -pour reprendre une expression de Breton n'est pas énorme. Un tel retour du même comparant pourrait sembler une faiblesse mais cela permet de dessiner un monde à l'image de l'oiseau ou priment la légereté et la grâce des déplacements "J'aime la plus nue aux écarts d'oiseau" (p. 21)

 

b- Rendre compte de l'expérience humaine

 

Le plus souvent cependant, l'oiseau dissimule l'homme. On le voit à la page 124 dans "George Braque" quand à la troisième strophe l'expression "un homme" apparaît à la place de "un oiseau" qui commençait la première. La confusion entre l'oiseau et l'homme, plus précisément entre les plumes et les cheveux est quant à elle présente aux pages 30 "Il se coiffe, ses cheveux dans ses mains, sont plus doux qu'un oiseau" et 101 "une hirondelle aux cheveux plats". L'oiseau est particulièrement apte à rendre compte de certaines angoisses et de certains désirs humains. Il est crainte de la capture ( l'oiseau prisonnier et réifié de la page 30 "Il pose un oiseau sur la table et ferme les volets") et espoir de libération ("Il lâche le dernier oiseau" p. 23), désir d'ascension et peur de la chute (cf. l'image icarienne du vers 1 p. 116) . Le motif du vol est tout particulièrement  important non seulement parce qu'il suggère la verticalité triomphante de l'envol ("leur vol qui secoue ma misère" p. 115 - A contrario "Le désespoir n'a pas d'ailes" p. 72)  mais tout autant parce qu'il est communication horizontale, médiation entre les différents éléments du monde, agent de liaison. A l'époque de la rédaction des poèmes composant Capitale de la Douleur, Eluard souffre de "vivre hors du monde par manque de médiatisation" (1).  L'oiseau réalise donc le rêve d'une place retrouvée parmi les hommes mais aussi au sein du cosmos. En effet, l'homme n'est que terrestre dans un monde qui lui se compose de 4 éléments. Voilà pourquoi l'oiseau apparaît parfois associé au poisson, l'un est l'air, l'autre l'eau, leur association réalise la quête surréaliste du point extrême ou s'abolissent les contradictions.  Et le poète a besoin de l'animal marin et de l'animal aérien pour se situer, se compléter, et affirmer sa place entre terre et ciel. Si l'on se réfère au poème "Plumes" du recueil Les Animaux et leurs Hommes les Hommes et leurs Animaux, on lit ce vers: "L'homme voudrait être sorti/ D'un fouillis d'ailes". Fantasmatiquement, l'oiseau est l'origine de l'homme. Rechercher l'oiseau, c'est renouer avec sa nature originelle et perdue.

 

c- Un détour pour se dire

 

Si Paul Eluard utilise l'image de l'oiseau pour exprimer des vérités universelles sur l'homme, il lui confie aussi la mission de dire quelque chose de plus personnel. D'Eugène Grindel il devient Paul Eluard, on note le continuum du [l] mais qui est redoublé dans le pseudonyme: il faut deux ailes pour composer un nom de plume. Bien entendu, nombre de références à la "plume", au "plumage" pourraient se lire comme des métaphores de l'activité de poète mais cette piste ne semble pas la plus intéressante à suivre. L'identification à l'oiseau par le nom est plutôt à relier au passé personnel et tuberculeux d'Eluard et à une angoisse de l'asphyxie que l'on peut lire dans ce vers "Ma gorge est une bague à l'enseigne de tulle" (p. 91). La crise de la parole n'est pas qu'aphasie psychologique, difficulté à se déterminer sur l'usage à faire du langage , c'est d'abord une crise physique et la référence à l'oiseau exprime le fantasme de celui qui, vivant en l'air, n'en manque jamais. La confidence est peut-être aussi d'un autre ordre: si l'oiseau cache Eluard, il pourrait tout aussi bien cacher le frère, le rival, Max Ernst. Ce dernier est l'auteur d'une oeuvre La parole ou femme-oiseau qui nous rappelle le poème "La parole". Il sera surnommé ensuite "Le supérieur des oiseaux". Ernst apparaît avec les ailes de l'oiseau à la page 101 " Et cet autre qu'elle prend par les ailes de ses oreilles", et avec ses plumes à la page 30 "Il se coiffe, ses cheveux dans ses mains sont plus doux qu'un oiseau". L'image de l'oiseau vaut  donc pour  les deux hommes comme pour exprimer la confusion de la relation à trois et de leur rôle respectif auprès de Gala.

 

T: L'oiseau est donc un outil précieux, un outil lexical et métaphorique, pour le poète. Mais au delà de l'énoncé, il marque même l'acte d'énonciation poétique, lequel se veut à la manière de l'oiseau.

 

3- L'OISEAU, AUXILIAIRE LYRIQUE

 

a- Un chant supérieur

 

Le chant de l'oiseau a valeur de modèle de par sa variété et sa puissance. Il est plainte élégiaque ("Sa plainte vibre tout le long d'un mur de larmes" p. 82) , cri d'orgasme ("S'envole un animal hurleur/ Qui ne jouit que dans les hauteurs" p. 102) , propos tendres et amoureux (" Roucouler" p. 15), il épouse la veine épique "la trompette des oiseaux" p.66)  ou polémique ("leurs chants de colère"p 52) . En outre, ce chant a une dimension surréelle. Reportons-nous au poème de la p. 52 "Au coeur de mon amour" et à ces vers: "Les yeux des animaux chanteurs/ Et leurs chants de colère et d'ennui/ M'ont interdit de sortir de ce lit." On peut proposer deux lectures, complémentaires, de ces vers. Tout d'abord, ils décrivent un poète déprimé par la concurrence aviaire, conscient que son propre chant ne sera jamais à la hauteur de celui de l'oiseau, abandonnant toute ambition poétique, et en effet c'est l'oiseau qui possède ici le pouvoir de méduser, inversion la situation orphique dans laquelle le poète gardait les animaux sous le charme de sa lyre. Mais si le poète est au lit, c'est peut-être aussi qu'il rêve... Le chant de l'oiseau n'est pas de ce monde, il a le pouvoir de nous détourner de la réalité quotidienne (symbolisée par le lit) et ouvre sur une réalité supérieure. Un chant fascinant, un chant magique, c'est ce que le poète veut emprunter à l'oiseau. C'est ainsi que l'on ne parlera pas de l'oiseau comme double du poète, mais comme altérité inspiratrice, guide aux yeux de lumière (p. 52).

 

b- L'envol et le geste créateur

 

"Dans les hauteurs", le chant de l'oiseau est le modèle de la parole lyrique que Novalis définit comme "élévation de l'homme au dessus de lui-même". Le "besoin" que confie Eluard est donc le besoin d'une parole élevée que confirme l'importance dans le recueil du lexique du vol, de l'envol. On peut aller plus loin et percevoir que l'homme étant un élément de la nature, sa constante évocation de l'oiseau dit sa recherche d'un état dyonisiaque d'union avec la nature permettant un dépassement de soi et de la parole - l'image orgasmique de la page 102 est identiquement sortie de soi... Quand Eluard exprime son "besoin des oiseaux", il  fait le souhait d'une parole déployée, expansée verticalement à la mesure du message qu'homme abandonné il veut faire passer -horizontalement- à toute "la foule" pour renouer avec les autres hommes. Notons aussi que cet état créateur est commun au peintre et au poète. Dans les poèmes portant en titre le nom d'un peintre, l'image de l'oiseau apparaît presque toujours dès les deux premiers vers (pp. 116, 129) et scinde la fraternité entre le poète et le peintre. L'exemple le plus significatif se situe au début de "George Braque": "Un oiseau s'envole/ Il rejette les nues comme un voile inutile" (p. 124). L'image est la même pour décrire le geste du peintre et la parole élevée du poète.

 

c- La parole en forme d'oiseau

 

  Eluard semble s'inspirer de la forme même de l'oiseau et même construire ses poèmes en fonction des particularités physiques de ce dernier. On retrouve, diversement imprimé dans le recueil, l'ouverture ou le battement des ailes, d'abord à travers des images " Les toits de la villes seront de beaux oiseaux mélancoliques, aux ailes décharnées" -celle-ci donne à voir une horizontalité déprimée-  (p. 123), "Ailes couvrant le monde de lumiere" -celle-là participe au blason des yeux en identifiant les paupières à des ailes (p. 139) mais plus subtilement encore dans la présentation en dyptique de certains poèmes, comme deux ailes ouvertes. Citons "A la flamme des fouets" (p. 102-103) , "La Bénédiction" et" La Malédiction" (p.66-67) , "Absences" (p. 91-93) et" A côté" (p 32-33). Il y a dans ce dernier exemple une forme-sens, les deux poèmes sont attachés l'un à l'autre par la reprise de certains vers "Signal vide et signal  l'éventail d'horloge" et apparaissent  nos yeux comme "une aile après l'autre". L'empreinte de l'oiseau va donc au delà du lexique, des images et du lyrisme.

 

Dans Capitale de la Douleur, la présence de l'oiseau est paradoxale. Elle domine le lexique, les images, donne un modèle pour l'élan lyrique, s'invite même dans la forme des poèmes et pourtant l'oiseau semble parfois insaisissable tant il reste abstrait. Au delà d'un rôle d'outil lexical facteur de poéticité et d 'outil métaphorique ouvrant sur une vision de l'homme et du monde, on remarquera cette spécificité de l'énonciation éluardienne, nécessitant la convocation des oiseaux pour s'actualiser.

FV

 

(1) Je cite toujours approximativement Nicole Boulestreau