Méthodes : La leçon

Marivaux - La Vie de Marianne

Leçon : « Figure, caractère et physionomie»

Leçon notée 17/20 à la session 2015 de l’agrégation externe de Lettres modernes

 

 

Introduction :

 

« C'est que ce n'est point une nudité qu'un visage » dit Marianne (II,1). La Vie de Marianne n'est effectivement pas un roman de la nudité comme l'illustre bien la peinture de Roslin (cf. couverture, Livre de poche, éd. Goulemot, 2007) : l'aventure des rencontres n'y est pas toujours sincère, il y a une couche de maquillage, un voilage permanent lors des rencontres.

 

Les figures, les caractères, les physionomies des individus, revisitées par la conscience de Marianne ou Tervire, elles-mêmes sujettes à observations, empêche la formulation homogène de psychologies nettes, le roman se nourrit au contraire des jeux d'apparences portées sur la figure, le caractère, le physionomie d'un tel.

 

[A partir de Littré] La figure est (1) la forme extérieure d'un corps, (2) le visage de l'homme, (3) c'est aussi un terme rhétorique ; le caractère est (1) un signe tracé, écrit, (2) d'où le fait qu'il soit le propre d'une chose ou d'une personne, un signe distinctif et notamment en terme de psychologie ou de morale ; enfin la physionomie correspond (1) aux traits du visage, (2) l'air de vivacité et d'agrément en lien avec l'âme.

 

Ces trois termes recouvrent donc trois facettes de la personnalité : la figure est l'éloquence de l'individu, le caractère sa morale, et la physionomie sa nature. Marivaux opère dans son roman un recouvrement permanent de ces trois façons d'être : quelle collision s'élabore donc entre l'éloquence, la moral et la nature du moi ?

 

I. La triple dimension de l'être.

 

> Mettre en avant les trois processus qui recouvrent une réalité différente dans la manière d'envisager le regard porté sur l'autre. L'aperception de l'autre se fait par :

 

a) La figure ou la rhétorique de soi-même :

 

La figure correspond au visage, c'est ce qui est de l'ordre du paraître dans la personnalité (figurer, faire figure de). C'est donc ce qui est lié à la rhétorique de soi-même, à sa mise en scène par le visage. Cette rhétorique passe par le travail d'un effet qu'on cherche à produire sur l'autre > visée construite de soi, qui donne à voir : « et pour l'exciter encore davantage, il lui marquait mon sexe, mon âge et ma figure » (I,78).

Marianne entretient un rapport affectif avec elle-même « ma petite figure », signe d'une coquetterie, d'une attention portée à soi, d'un soucis de soi : «  j'ai eu un petit minois qui ne m'a pas mal coûté de folies, quoiqu'il ne paraisse guère les avoir méritées à la mine qu'il fait aujourd'hui : aussi il me fait pitié quand je le regarde, et je ne le regarde que par hasard etc. » (I,107).

La figuration est établie comme une science : « je badine un peu sur notre science » (I,106). La figure contient donc quelque chose de théâtral : « figurez-vous un homme dont les yeux regardaient tout sans rien voir, dont les bras se remuaient toujours sans avoir de geste, qui ne savait quelle attitude donner à son corps qu'il avait de trop » (II,144). La figure est le lieu de la contenance mais aussi de la manipulation, du jeu : « nous étions trois figures interdites ».

La figure contient donc l'idée d'une attitude non entièrement sincère pour un personnage, ce qui n'est pas le cas du caractère.

 

 

 

b) Le caractère, l'essence morale de soi :

 

Marianne ne parle jamais de son caractère, elle ne se caractérise pas elle-même, même si elle ne cesse de s'analyser. En revanche elle admire le caractère des autres : « une fille d'un aussi bon caractère que vous etc. » dit-elle à Varthon (VIII,460), idem pour Mme de Miran (miran=admirable) qui est admirable par nature à l'inverse des coquettes.

Le caractère définit l'esprit même du personnage : « quand on a l'air si bon, on en paraît moins belle ; un air de franchise et de bonté si dominant est tout à fait contraire à la coquetterie ; il ne fait songer qu'au bon caractère d'une femme, et non pas à ses grâces ; il rend la belle personne plus estimable, mais son visage plus indifferent » (IV,233). Mme de Miran est décrite comme la meilleure femme du monde par essence, distincte moralement des autres : « les glorieux ne choquaient que sa raison et la simplicité de son caractère » (IV,235). Elle incarne un personnage non-corrompu, dont on peut (ce qui n'était pas le cas jusque là dans le roman) proposer un portrait moral. Il en est de même pour Mme Dorsin : « vous n'honoriez que sa figure en la trouvant aimable » (IV,282). La figure des coquettes s'oppose au caractère des femmes admirables.

 

c) « Cette physionomie qui va y peindre tout ce qu'elle sent » : la physionomie, expression de la grâce.

Le terme est porteur d'une axiologie chez Marivaux, on le retrouve cité à plusieurs reprise dans Littré. Mme Dorsin : « jamais aucun visage de femme n'a tant mérité que les sien qu'on se servît de ce terme de physionomie pour le définir et pour exprimer tout ce qu'on en pensait de bien » (IV,280). La physionomie est porteuse de signes immédiatement perceptibles, liés au naturel : c'est une lecture de l'âme perceptible. « Javais de la douceur et de la gaieté, le geste fin, l'esprit vif, avec un visage qui promettait une belle physionomie ; et ce qu'il promettait, il l'a tenu » (I,65) : la physionomie ne ment pas sur l'être, les choses se peignent sur le visage, ou se lisent : « je n'ai jamais rien vu de si doux, ni de si tendre que ce qui se peignit alors sur sa physionomie » (II,141). Aussi souvent trouve-t-on souvent accolée à la physionomie la grâce, l'état naturel de l'être qui se manifeste : « c'est que mes grâces et ma physionomie » (II,142) / « votre vocation est écrite sur votre visage » dit la Religieuse à Marianne (III,216).

 

Transition : les personnages sont à la fois manipulateurs/figurants, et figés en tant que caractères ou absolument sincères (physionomie) et ceci se recouvre pour perturber, créer du trouble et un réel plaisir de lecture.

 

II. Le paraître comme événement romanesque.

 

Trois manières d'entrer en contact avec l'altérité > proposer une forme de lecture euphorisante par le jeu des rencontres, des regards, des préjugés.

 

a. Le motif de l'apparition (« ce fut comme apparition », Éducation sentimentale)

 

Multiplication des scènes où l'on croit voir/comprendre en se fiant, par l'observation > scènes d'examens : « un caractère qui me déplu » (V,322). Scènes de reconnaissances réciproques : Mme de Fare et Marianne, le plaisir de Marianne à voir Mlle de Fare : « ah ! Madame, l'aimable personne que c'était ! Je n'ai encore rien vu de cet âge-là qui lui ressemble » (V,324). Dimension romanesque de l'apparaître comme lors de l'entrée de Marianne à l'église, idem pour Valville avec Varthon/ éloquence du corps : « La Demoiselle, bien revenue à elle, jeta d'abord ses regards sur nous, ensuite les arrêta sur lui ; et puis, s’apercevant du petit désordre où elle était, elle en parut un peu confuse, et porta sa main sur son sein » (VII,431). Le roman met en avant les charmes liés à l'allure, ce qui instruit un « art de la conjecture ».

 

b. Négociations et offensives du paraître.

 

Le paraître a un caractère offensif, il est le lieu d'une négociation constante : « Aurais-je la berlue ? N'est-ce pas vous Marianne ? » (V,332) / « pendant que je lui tenais ce discours, vous remarquez que je détachais mes épingles, et que je me décoiffais, parce que la cornette que je portais venait de lui... » (III,187) / Idem pour Tervire : « C'est donc là Mme de Tervire ? » (IX,525). Les analyses de portraits motivent le romanesque. Le roman met en scène des oppositions de caractères : Mme Dutour vs. Mme de Miran / oppositions de figures : Marianne et la Pensionnaire anglaise / de physionomies : M. Villot et Valville. L'apparition est le lieu d'émergence de contradictions, d'oppositions, ce qui engage un savoir-faire, une maîtrise qu'on retrouve dans la coquetterie.

 

c) Une science du paraître : la coquetterie.

La coquetterie est l'art d'inscrire un caractère par défaut à un visage. C'est le romanesque qui habite Marianne en permanence (à la différence de Tervivre qui est belle au naturel). La physionomie est écrasée par la figure, l'artifice, la construction d'un masque : « les petites choses que je vous dis là, au reste, ne sont petites que dans le récit ; car, à les rapporter, ce n'est rien : mais demandez-en la valeur aux hommes » (II,121) > séduction. Marianne propose un petit traité de la coquetterie (I, pp. 106-107) : « je savais être plusieurs femmes en une ». C'est un art de la feintise, un art des postures, des airs, une forme de théâtralisation de soi. La personnalité n'est pas unie mais dans une adaptation permanente qui invite au romanesque de l'apparence, au double-jeu, une forme de double-registre : « je feignis donc de ne rien comprendre aux discours que me tenait M. de Climal pendant que nous retournions chez Mme Dutour » (I, pp.95-96).

 

Transition : La physionomie et le caractère sont donc des formulations du moi incomplètes en elles-mêmes pour Marivaux, le moi doit avant tout faire de la figuration.

 

III. Le roman du moi au figuré.

 

L'individu est équivoque à lui-même car la figuration est toujours possible.

 

a) Le caractère contre la figure : le privilège donné au mouvement.

 

Les portraits de Mme Dorsin et Mme de Miran s'opposent, par leur description statique, à Marianne. Marivaux privilégie un romanesque du caractère : « voici un encore un effet singulier du caractère de Mme Dorsin » (V,292). Marivaux évite le figement du caractère, il y a une résistance à la pure caractérisation, le roman préfère mimer le mouvement d'un portrait impossible pour chaque personnage. On y préfère l'aventure de la reconnaissance, du mouvement de décryptage des signes, c'est tout l'objet du livre X. Le caractère inscrit une personnalité dans le visage, risque de lasser, Marivaux préfère peindre le sublime, le « je-ne-sais-quoi », l'air des figures : « quand je vous dis que je vais vous faire le portrait de ces deux Dames, j'entends que je vous en donnerai quelques traits » (IV,232). Marivaux préfère la figuration de Marianne, l'adaptabilité de la coquette et non la femme de caractère.

 

b) La physionomie contre la figure : la nature et l'artifice.

 

Le désir de percer les âmes à jour instaure un jeu ludique et moral fondamental. L'instabilité est le cadre de recherche de la vérité. Cette instabilité est le signe, paradoxalement, de la sincérité. « Il y a des âmes perçantes à qui il n'en faut pas beaucoup montrer pour les instruire, et qui, sur le peu qu'elles voient, soupçonnent tout d'un coup tout ce qu'elles pourraient voir » (I,86) / réflexion sur l'esprit des femmes : « il n'apprend que la forme, et jamais le fond » > discussions des possibilités d'atteindre le vrai à partir de la physionomie des autres. Le paraître est mis au range des événements romanesques et peut être brisé par le retour inattendu du naturel, in extremis > opposition entre la physionomie et la figure comme dans le fait de rougir (V,300). Peut-on alors de nouvelles valeurs à ce moi ?

 

c) La beauté et la laideur : les nouvelles valeurs de l'esprit ?

 

Le débat entre être et paraître est remplacé par celui du beau et du laid : dimension esthétique de l'individu, qui est un portrait. Le roman est saturé par les notions de figure, de caractère et de physionomie, ce vocabulaire récurrent est présent dès l'apologue de la petit vérole (I, 58-59) présenté comme un enjeu central du roman. L'esprit des êtres est contenu dans leur visage, dans des visages féminins notamment. Cette vision féminine du visage s'allie donc à des parures, à des artifices. La beauté est caractéristique de la noblesse d'âme : Tervire, Mme de Miran. La beauté s'émancipe de l'être lui-même, au même titre que la laideur : La Harpie, Mme Dutour. « Personnifions la beauté, et supposons qu'elle s'ennuie d'être si merveilleusement belle, qu'elle veuille essayer du seul plaisir de plaire, qu'elle tempère sa beauté sans la perdre, et qu'elle se déguise en grâce ; c'est à Mme Dorsin à qui elle voudra ressembler » (IV,280) vs. « Je ne trouvai, au lieu d'elle, qu'une grande femme maigre et menue, dont le visage étroit et long lui donnait une mine froide et sèche etc. » (VI,361) : blason et contre-blason.

 

Conclusion :

 

Marivaux ne s'inscrit ni dans la démarche qui sera celle de Balzac, la physiognomonie, ni dans celle antérieure de La Bruyère. L'être reste opaque malgré une lucidité du regard. Le personnage est triple (I) ce qui fait de l'apparence, voire de l'apparaître en tant que tel, un objet romanesque, un moteur (II). Ceci signifie aussi que Marivaux n'est ni totalement moraliste (La Bruyère), ni totalement réaliste (Balzac), il privilégie un discours des préjugés sur l'apparence, ainsi que les sous-entendus. Il lui est plus plaisant de mettre à nue les procédés de fiction de soi et des autres que de faire tomber les masques qui, après tout, demeurent agréables à regarder.